Engagez vous ou réengagez vous ! Mais pourquoi et vers quoi ?

Deux livres ont inspiré le titre de cet article. Le dernier de Stéphane Hessel avant sa mort, « A nous de jouer », et celui de Martin Hirsch, « La lettre perdue ».

Ces deux auteurs se connaissent et ont un certain nombre de points communs intéressants : des liens directs avec la résistance, avec la constitution de la déclaration universelle des droits de l’homme et avec une certaine vision de l’Europe, celle synonyme de paix entre les peuples et les nations (comme par exemple leur voyage ensemble en Israël/Palestine), celle de l’engagement pour la liberté, les droits de l’homme, le progrès social, la démocratie. Cette vision positive de l’Europe a trop tendance à être oubliée compte tenu du poids des technocrates et du lobbying installés à Bruxelles. Ces derniers ont détourné l’idéal européen des Hessel, Hirsch et bien d’autres, vers cette Europe du libéralisme, du libre échangisme, du culte de la concurrence, du capitalisme rapace…

 

Pourquoi s’engager ou se réengager ?

Laissons répondre Martin Hirsch en reprenant quelques morceaux choisis de sa mise en garde à un auditoire d’élèves d’une grande école :

Aujourd’hui vous avez un idéal. Vous êtes remplis d’énergie, d’enthousiasme, de générosité, de bonne volonté. Vous rêvez d’un monde plus juste, moins cruel, avec moins de pauvres, moins de conflits, moins d’inégalités, moins d’échecs. Vous n’avez pas envie de voir votre environnement se dégrader, la planète se détruire. Vous ne pensez pas que les valeurs matérielles soient supérieures aux valeurs des idées. Le racisme, la xénophobie vous font horreur. Vous ne souhaitez pas que le monde vous échappe. Mais vous savez que vous aurez du mal à trouver une place dans un univers dur, exigeant. Vous avez besoin d’un diplôme, d’un travail, de ressources. Il vous faut convaincre vos professeurs de vos capacités, demain vos employeurs de votre productivité. Votre enthousiasme vous paraît à l’heure actuelle indestructible, éternel, mais le système éducatif et le système économique vont vous faire croire que grandir, c’est vous départir de votre idéal… Aux jeunes on apprend à être réalistes… Mais si ce n’est que cela, c’est catastrophique. Cela revient à former des jeunes vieux… On va vous persuader que le passage à l’âge adulte est le renoncement à votre idéal. De bonnes âmes, dans lesquelles vous avez confiance, vont vous aider à faire cette mue… la plupart seront capables de conserver cette petite flamme en veilleuse pour la ranimer une fois la retraite venue. Dans quarante ou cinquante ans, ils sauront la retrouver, la faire à nouveau grandir. Ils s’engageront comme bénévoles. Une éducation réussie est une éducation qui cultive l’idéalisme qui prépare les jeunes à changer la société, et les encourage à vouloir transformer le monde, tout en les dotant des clés pour le faire bouger de l’intérieur. Il ne s’agit pas d’attendre d’avoir les cheveux blancs pour renouer avec ses idéaux de jeunesse. Cette flamme de l’engagement doit être entretenue… Une politique de jeunesse… doit s’adapter aux aspirations des jeunes. Non pas de manière démagogique, mais en se livrant à un exercice critique, en les aidant à débusquer leurs propres contradictions, en respectant leurs idéaux, en s’interrogeant sur leur pertinence. En cherchant la pertinence de l’impertinence. En refusant l’indifférence à la différence. Vous serez vite confrontés à de cruels dilemmes : vous mettre au service de votre idéal, c’est prendre le risque d’être considérés comme des marginaux, c’est peut-être compromettre vos chances de réussir, de faire carrière… Les alarmes de la raison lutteront contre les sirènes de la passion… Et si vous résistiez ? Et si grandir, ce n’était pas se départir de son idéal, mais au contraire se donner les moyens de le faire vivre ?… Je vous propose une autre manière de grandir. Cultivez votre idéal… Construisez votre carapace, non pas pour faire preuve de dureté à votre tour mais au contraire pour vous protéger des sourires narquois, de la condescendance… Ne vous trompez pas de naïveté. Ils appelleront naïveté le fait de croire en un monde meilleur, plus solidaire. Vous leur opposerez la naïveté de ceux qui pensent que le monde peut survivre sans engagement. Gardez vous toutefois de penser qu’on peut bousculer l’ordre établi sans connaître les rouages de la machine, sans s’y intégrer. Refusez la facilité de l’incantation. Et pensez à ce vers de Paul Eluard : « Rien jamais ne disparaîtra plus de ce qui mérite de vivre » (Hirsch, 2012, 75-79 extraits choisis).

 

Vers quoi s’engager ?

Les deux auteurs diffèrent légèrement dans leur réponse. Pour faire simple, Martin Hirsch propose dans d’autres parties de son livre deux axes d’engagements en tant que citoyen français : celui d’une avancée de l’Europe vers la création d’une Europe fédérale et en parallèle, celui d’un programme national d’engagement basé sur le service civique (c’est-à-dire cent jours d’engagement pour tous et pour chaque période de cinq ans) et le volontariat. Stéphane Hessel, lui, promeut une réforme de la pensée basée sur la compassion qu’il définit comme la capacité à se mettre à la place de l’autre, à faire preuve de solidarité, d’empathie, un nouveau vivre ensemble politique qui permettrait l’établissement d’une société mondiale respectueuse de tous ses sujets et de la nature. Je propose de combiner ces deux approches et d’aller encore plus loin, un acte encore plus hardi !

Le service civique et le volontariat, tels que proposés par Martin Hirsch, seraient le socle d’une éducation, d’un apprentissage du vivre ensemble avec compassion avec tous les êtres et la planète dans sa diversité. L’Europe pourrait être le champ d’expérimentation d’un retour progressif des personnes à la campagne. Pourquoi la campagne ? Car le temps de la vie citadine, basé sur la profusion matérielle et énergétique, nous est compté. Car la terre est malade et a besoin d’hommes et de femmes qui l’aiment et reviennent s’occuper d’elle. Car les Européens sont à l’origine de ce qui n’est pas acceptable et accepté (je vous laisse faire la liste) et pourraient les premiers faire volte face et montrer l’exemple vers ce que Pierre Rabbhi appelle une « sobriété heureuse ».

Je ne me fais pas d’illusion, il y aura peu de candidats. Peu importe. Il y en aura toujours suffisamment pour ne pas baisser les bras, suffisamment pour que tout idéaliste ne se sente pas isolé, suffisamment pour se dire que cela vaut le coup de se battre pour un tel idéal et s’engager.

Pour finir, je reviens en particulier vers un des idéaux défendus par Martin Hirsch : l’engagement vers une Europe fédérale. Ce dernier se traduirait par un gouvernement européen, une seule armée européenne, une seule voix pour représenter l’Europe dans les instances internationales, une seule voix pour défendre les industries et les agricultures de chaque nation européenne… Si un tel engagement a été cohérent à la sortie de la seconde guerre mondiale et pendant les trente années qui ont suivi, est-il encore d’actualité ? Qui servirait-t-il ? Les intérêts européens au détriment des intérêts des autres pays ? L’industrie d’un tel face à l’industrie d’un autre ? Le maintien de notre modèle de vie pour maximum une ou deux générations de plus ? La poursuite voire même l’accélération du « libéralisme débridé » ?

Ne faudrait-il pas plutôt d’abord voir l’intérêt global de la planète et de tous ses habitants ? Tant que les humains du monde entier ne sont pas encore tous parqués dans le troupeau égo-grégaire du divin marché, ne faudrait-il pas se concentrer sur l’émergence de groupes humains prêts à changer d’ère (compassion), aire (vision holistique du monde) et air (écologie) ? Il est urgent que dans les campagnes se développent des projets agro-écologiques, des projets de vie comme l’école des Amanins implantée dans un centre agro-écologique dans la Drome, car le temps nous est compté. « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants, quels enfants laisserons-nous à la planète ? ».

Bibliographie

Dufour, Dany-Robert. Le divin marché, Denoël, 2007.

Hessel, Stéphane. A nous de jouer, Autrement, 2013.

Hirsch, Martin. La lettre perdue, Stock, 2012.

– Stéphane –

Si j’avais 20 ans en 2025…

Pourquoi m’être mis dans la peau de mon fils avec ce titre ?

La conscience du côté éphémère de la vie ? Mes « tâches » de vieillesse que je ne peux plus cacher, pas même à moi-même ? Ce désir possessif et grégaire de prolongement du moi dans sa descendance ? La peur d’être jugé par son propre fils et justifier à l’avance ses orientations en termes d’éducation ? L’intuition du futur à venir et de savoir comment s’y préparer ? L’amour ?

 

En 2011, l’intellectuel et directeur de revue français, Nicolas Tenzer, sortait le livre « Le monde à l’horizon 2030 ». L’auteur y dessine une cartographie des puissances mondiales de demain : pas de pôles ni périphéries régionales, les richesses réparties différemment, et les Etats et les peuples redeviennent des acteurs de poids. En comparant avec ses prédictions géopolitiques, le mot qu’il y employait le plus souvent pour décrire le monde actuel et jusqu’en 2030 était « déséquilibre ». Déséquilibre est de mon point de vue beaucoup trop « soft » pour le monde d’aujourd’hui. Mais c’est un mot qui convient mieux quand on voit le monde du haut des couloirs des ambassades aux tapis feutrés. Le début des années 80 est marqué par le libéralisme lancé à l’échelle planétaire (par exemple, la politique de Margaret Thatcher, et la Chine comme usine de production mondiale). De plus, 1989 est vu, avec le symbole de la chute du mur de Berlin, comme l’entrée dans un monde unipolaire et une hégémonie capitaliste, ce qui a donné le feu vert au pillage systématique et accéléré de toutes les ressources planétaires.

On a alors quitté le XX° siècle, siècle du déséquilibre, pour rentrer dans une nouvelle ère, celle de la fragmentation, celles où les choses se séparent, s’abiment voire disparaissent pour longtemps. Et cette nouvelle ère de fragmentation devrait être assez courte, car il semble inevitable que la phase de l’effondrement frappe à la porte… L’effondrement, c’est la fin d’un monde et pas du monde. Les choses s’écroulent et malgré tous les efforts pour y remédier, le phénomène est inexorable. C’est un peu comme ces châteaux de sable qu’on dresse, enfant, face à la marée montante. On bouche, on rebouche, on court de plus en plus vite pour réparer les fuites, et les vagues, qui veulent jouer aussi, deviennent de toutes manières de plus en plus hautes et fortes.

Pas très joyeux cette perspective d’effondrement comme prospective des années à venir…

Aussi, si j’avais 20 ans en 2025, je me préparerais dès maintenant du haut de mes 10 ans.

– Je dirai à mes parents que ce n’est pas la peine de me concocter un plan de carrière façon grandes écoles car ces écoles là ne peuvent pas préparer aux effondrements de ce qui les soutient.

– Je dirai à mes parents de m’apprendre l’autonomie dans tous les domaines et régulièrement me mettre à l’épreuve pour que je puisse constater par moi-même mes forces et mes faiblesses et ainsi développer le courage de m’améliorer.

– Je dirai à mes parents de m’apprendre l’autarcie pour une vie sédentaire comme pour une vie nomade, car les deux pourraient être particulièrement complémentaires dans un monde de pénurie.

– Je dirai à mes parents de m’apprendre à cheminer en paix avec la solitude en m’octroyant des longues et courtes immersions dans des milieux qualifiés de sauvages, là où l’homme et ses traces sont encore l’exception.

– Je dirai à mes parents de m’apprendre à me forger de réelles amitiés basées sur une confiance mutuelle, des convictions partagées et des liens fraternels qui résistent aux frictions des personnalités, par exemple des engagements divergents.

– Je dirai à mes parents de m’aider à trouver les réponses aux grandes questions qu’on se pose, par mes observations de la nature, de mes actes et de mes pensées, mais aussi par des lectures, rencontres et dialogues choisis.

– Je dirai à mes parents de me faciliter l’accès aux arts, à la politique, aux religions et aux sciences et m’encourager à développer pour ces thèmes une pensée complexe capable de les relier tout en les différenciant, capable d’y insuffler de la vie pour un renouvellement, capable de les mettre à distance pour qu’elles restent des moyens et non des finalités.

– Je dirai à mes parents de ne pas me créer un monde artificiel de bisounours mais, tout en me protégeant, me divulguer progressivement tous les aspects du monde actuel.

– Je dirai à mes parents qu’ils prennent le risque de me faire faire un parcours de vie atypique, que je ne leur en voudrais pas, même si dans vingt ans ce monde ne c’est pas encore effondré, cela m’aura bien préparé pour mes propres enfants.

– Je dirai à mes parents de me laisser rire et pleurer même et surtout quand la raison leurs échappe, de me laisser ma part de mystère.

Bibliographie

Nicolas Tenzer, Le Monde à l’Horizon 2030. Perrin, 2011.

– Stéphane –

Critique de livres : James Lovelock (2007) La Revanche de Gaïa : Préserver la planète avant qu’elle ne nous détruise

 

Cet essai de vulgarisation scientifique est le quatrième ouvrage d’une série consacrée à l’hypothèse puis la théorie Gaïa. Dans cet ouvrage, l’auteur britannique explique comment la Terre est susceptible de réagir violemment à la pression anthropique et ajoute des remarques personnelles sur la politique à mener pour le préserver de cette crise (même si sa vision de l’énergie nucléaire comme « moindre mal » interpelle). Son pessimisme l’incite donc a considérer la décroissance démographique et économique comme unique « retrait soutenable ».

L’auteur américain de science-fiction Robert Sheckley raconte dans La Montagne sans Nom (1955) l’histoire d’un groupe de colons qui atterrit sur une planète éloignée. Alors ils commencent à niveler les montagnes, changer l’atmosphère et labourer des endroits sauvages pour créer de nouvelles maisons pour l’humanité. Ensuite, les choses tournent mal : la terre s’élève et avale les machines à labourer, des tempêtes détruisent les cultures chimiques, les volcans entrent en éruption. Les colons paniqués contactent donc la Terre, seulement pour trouver leur monde d’origine, et toutes les autres planètes que l’humanité a colonisées, également assaillies. La nature a subi suffisamment d’indignités et l’humanité est donc confrontée à une sorte d’expulsion.

Sheckley était un satiriste de science-fiction et son récit était simplement considéré comme une blague. Pourtant, les images de ces colons étaient continuellement présentes durant la lecture du dernier diagnostic de James Lovelock sur l’état de la planète Terre. En effet, tout comme ces colons de science-fiction, l’humanité est sur le point d’atteindre un seuil, un point de non-retour. Le dioxyde de carbone est présent dans l’atmosphère à des taux tels qu’un basculement pourrait avoir lieu dans environ une décennie et les températures globales monteraient brusquement en flèche.

Selon le principe de rétroaction positive, Lovelock liste 6 aspects où la Terre ne contrebalance pas un phénomène mais le renforce d’avantage, que ce soit dans un cercle vicieux ou vertueux. Par exemple, la calotte glacière est en train de disparaître et, sans sa réflexion pour renvoyer les rayons du Soleil, les températures augmenteront encore plus vite. Le méthane et le dioxyde de carbone, actuellement piégés dans la toundra congelée, seront ensuite relâchés, ce qui entraînera un réchauffement ultérieur. Des dizaines d’autres cycles de rétroaction, positive comme négative, seront perturbés. Notre planète brûlera et, avec elle, la civilisation. L’humanité, retournée à l’état primitif, rentrera dans un mode de survie.

Dans un style biblique et prédicateur Lovelock assure que les humains, ces pécheurs écologiques, sont tous condamnés. Une telle rhétorique, maintenue dans tout le livre, pourrait tenter l’interprétation fictive, si ce n’était pas aussi terriblement convaincant et effrayant dans ses implications. Après tout, Lovelock est l’un des écologistes anglais les plus distingués et spécialiste de la science de l’atmosphère. Nous devrions donc prendre note de ses paroles, même si sa vision du future est quelque peu apocalyptique.

Lovelock est particulièrement réputé pour son développement, avec la biologiste Lynn Margulis, au début des années 1970 de l’idée de Gaïa comme « système auto-régulé et évolutif, associant étroitement l’ensemble des êtres vivants, les roches de surface, l’océan et l’atmosphère » (p. 232). Selon la théorie, toutes choses vivantes, des algues aux éléphants, sont verrouillées dans des cycles autorégulateurs de reproduction et de comportement qui optimisent les conditions de la subsistance de la vie. Ou comme Lovelock le dit : « La vie sur Terre maintenait activement à la surface du globe des conditions favorables à l’ensemble des organismes vivants » (p. 230).

Le concept de Gaïa a d’abord été accueilli avec scepticisme par des chercheurs qui pensaient que ce terme considérait la Terre uniquement comme une entité vivante. En effet, beaucoup d’écologistes pensent toujours (à tort) de Gaïa de cette façon simpliste. En fait, une meilleure analogie est celle d’une vanne autorégulatrice géante, comme celles utilisées par les ingénieurs pour contrôler les sorties de la machine. Utilisée de cette façon, l’idée a continué d’aider les scientifiques à affiner leurs prédictions, en particulier sur les changements climatiques. Malheureusement, tout comme nous sommes venus à accepter la notion, il est devenu évident que nous traitons toujours Gaïa si mal qu’elle atteint lentement mais sûrement ses limites. Bientôt, elle passera au mode chaud, comme cela s’est passé auparavant, et après son rétablissement, les travaux des humains seront transformés en poussière.

Pour conclure cette courte critique littéraire, un tel avenir n’est cependant pas inévitable. Lovelock s’efforce de proposer des voies d’évacuation, le plus controversé en appelant à l’expansion rapide des programmes d’énergie nucléaire, selon lui le seul type d’énergie à grande échelle qui ne génère pas de carbone et que nous possédons déjà. Cette proposition est particulièrement douteuse car l’extraction de l’uranium, toujours plus rare, est de plus en plus énergivore. En revanche, il s’attaque au développement durable et particulièrement l’énergie éolienne, ainsi qu’aux nouvelles technologies qui alimentent un mode de vie utopique. Mais compte tenu de la lenteur à laquelle nous faisons face au désastre, le but du protocole de Kyoto était, comme il le dit, un moyen de « gagner du temps » (p.23). L’humanité étant une infestation qui a détruit la Terre, nous allons bientôt devoir lui rendre des comptes.

Bibliographie

James Lovelock (2007) La Revanche de Gaïa : Préserver la planète avant qu’elle ne nous détruise, Flammarion.

Robert Sheckley (2015) La Montagne Sans Nom, Le Passager Clandestin.

– Elinor –