De l’importance des mots pour « l’individu qui vient … après le libéralisme » (Dany-Robert Dufour)

Aujourd’hui où la malbouffe industrielle nous a rendu toujours plus sensible et attentif à l’origine des mets de nos assiettes, nous sommes de plus en plus nombreux à rechercher les bonnes graines dans nos aliments, sans pesticides ni engrais chimiques et non-OGM. Très souvent, ce sont les variétés dites anciennes, non touchées par la techno-science, qui sont gages de qualités, de saveurs et de bienfaits pour nos organismes. Mais, au-delà de la santé des corps, de quoi se nourrit la santé mentale et plus exactement celle des âmes ? Elle se nourrit de l’emploi de certains mots. Ce n’est donc pas tant la quantité de mots qui compte pour cela, mais plutôt leur capacité à exprimer des nuances toujours plus subtiles, fruits des relations que les individus ont avec eux-mêmes, les autres et le monde.  On parle, on pense et on se représente les choses avec des mots. Cela génère à chaque époque un réseau imperceptible de contraintes et d’ouvertures, ce que les grecs appelaient « épistémè ».

On peut constater à quel point la déferlante des textos, twitts et emails contribuent à la réduction de nos capacités d’expression. Les nuances s’estompent et le langage courant s’amenuise et finit par ne traduire que des comportements et attitudes primaires. Si chaque année de nouveaux mots issus de la plupart des banlieues et de la mode libertaire et high-tech sont pris en compte dans nos dictionnaires, combien tombent en désuétude ? Les langues ont toujours évolué vont rétorquer certains. Mais elles peuvent aussi « involuer », c’est-à-dire perdre de leur richesse. Ici, il ne s’agit pas de vouloir remettre au goût du jour tous les mots qu’on oublie mais essayer de trouver les bonnes graines de mots. Quels mots seraient à déterrer de nos bibliothèques qui, en étant compris et vécus, redonneraient la santé aux âmes ?

Deux auteurs ont aidé particulièrement à la récolte de ces mots : Dany-Robert Dufour avec son livre L’individu qui vient… après le libéralisme (2011) et Pierre Hadot avec son livre Qu’est-ce que la philosophie antique ? (1995). Ainsi, la définition proposée de ces mots suivants n’est pas celle du langage courant et usuel mais celle de leurs significations originelles, tirées des recherches de ces deux auteurs.

  • Le premier mot proposé est la phronesis. La phronesis est la capacité à ne pas être troublé dans l’action ou l’inaction par ses émotions et ses pulsions sans pour cela les rejeter ou les bloquer. Un mot aujourd’hui totalement oublié.
  • La logique est la capacité à voir (ou mieux voir) les choses telles qu’elles sont, sans ajouter de jugements nés d’un filtre émotif. Couplée à la pratique de la phronesis, la logique permet la maîtrise du discours intérieur.
  • La physique est la capacité à contempler et comprendre la nature (dont la nôtre). Après la pratique de la phronesis et de la logique, elle représente un pas de plus pour redresser sa conscience, la dilater, voir d’un peu plus haut et ainsi élever son âme sans pour cela perdre pied, c’est-à-dire en acceptant notre monde matériel et concret comme terrain de réalisation.

 

Ces 3 pratiques (phronesis, logique et physique) se résument par un cheminement nommé païdeïa : l’art et la science de l’élévation de l’âme au profit du beau, du bien, du bon et du juste dans le monde manifesté. Avancer sur ce chemin de la païdeïa (qu’on peut traduire par la notion de Do pour les japonais, Tao pour les chinois, Maat pour les anciens égyptiens, Rta dans l’Inde védique), c’est se rapprocher de l’idéal aristotien, celui d’être « arété ». Etre « arété », c’est être un individu accompli reconnu pour ses mérites. Les mérites ici consistent à produire au quotidien et dans les apparentes petites choses, les fruits de l’effort d’élévation de l’âme se traduisant par la sagesse, l’implication pour le bien commun et la stabilité morale. Mais, comment pratiquer la païdeïa, science et art de l’élévation de l’âme pour se rapprocher de l’idéal aristonien, celui d’être « arété » ?

Dans l’antiquité, dès le plus jeune âge, il y avait la Schola, puis des écoles de philosophie pour savoir pourquoi et comment pratiquer la païdeïa. La « schola » était un lieu dédié principalement à ne plus pâtir de ses passions et pulsions et ainsi apprendre à rentrer dans des limites. Et les écoles de philosophie étaient des lieux d’émulations pour faire émerger des hommes et des femmes modèles à la fois de moralité, de citoyenneté et de sagesse. Dans ces écoles de philosophies, plusieurs méthodes d’enseignements étaient proposées mais la plupart s’appuyaient sur une même conception de la nature et les mêmes finalités. Ainsi, la nature ou cosmos y est considéré comme tripartite (macrocosme, mésocosme, microcosme). Et en l’homme, partie intégrante de la nature, on retrouve cette tripartie. Un individu à la fois corps, âme et esprit ou encore soma pour le corps, psyché pour l’âme, nous pour l’esprit. Cette vision non dualiste lui donnait un cap ou aspiration ou par l’effort d’orientation de la psyché vers le haut (nous), petit à petit, il se métamorphosait, l’esprit descendant dans la matière et la matière se spiritualisant. L’individu devenait alors un être non divisé. Il était celui qui sortait de tous troupeaux et comportements grégaires car il pensait et agissait par lui-même indépendamment de ses pulsions. Quant aux finalités, elles pouvaient se résumer en une phrase : rendre l’homme meilleur pour lui-même, les autres et le monde. Meilleur ici étant entendu non pas comme le meilleur de tous mais le meilleur pour tous, un modèle d’équité, de morale et de sagesse.

Ne serait-il pas temps aujourd’hui de non seulement se souvenir de tous ces mots et la boucle qu’ils forment mais vouloir les traduire en comportements comme cela a déjà été fait dans l’histoire et par tous ceux qui n’ont pas perdu ce type de lien ? Les éco-lieux où l’on expérimente déjà des façons d’être et de faire en marge du système dominant où règne le modèle de pléonexie[1], ne seraient-ils pas les plus appropriés ?

Comme le suggère le titre du livre de Dany Robert Dufour, L’individu qui vient… après le libéralisme, maintenant qu’il est assez facile de percevoir l’horizon du libéralisme donc sa fin même s’il n’a jamais été aussi fort, il est impératif de faire le choix de nourrir son âme et pas seulement sa faim, ses pulsions et sa reconnaissance sociale.

[1] Pléonexie : de pléon (plus) et echein (avoir), le grand avide, celui qui veut toujours plus, au risque même de tout détruire autour de lui. Voir sur ce sujet le livre de Dany Robert Dufour, L’individu qui vient… après le libéralisme, 2011, p 95.

 

Bibliographie

Dufour, Dany-Robert (2011) L’individu qui vient… après le libéralisme. Gallimard: Folio essais.

Hadot, Pierre (1995) Qu’est-ce que la philosophie antique ? Gallimard: Folio essais.

– Stéphane –

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