Amin Maalouf, “Les identités meurtrières”

En ce début du XXIème siècle, nous voulons et avons besoin d’analyses politiques, mais aussi d’une réflexion générale sur ce que sont les êtres humains. Les identités meurtrières (1998) fait le pont entre ces préoccupations. Amin Maalouf est un Arabe, un Chrétien, un Français et Libanais. Il vit aujourd’hui à Paris, où il est un romancier à succès – en effet, il a remporté le Prix Goncourt pour Le rocher de Tanios – mais était auparavant le rédacteur en chef du journal An Nahar basé à Beyrouth.

Pour Maalouf, l’identité est habituellement déployée pour créer un faux sentiment de soi, en proclamant que l’une de nos nombreuses appartenances est ce que nous sommes vraiment. Cette appartenance primaire n’est pas déterminée par l’introspection, mais généralement par rapport à l’appartenance la plus attaquée. Notre identité est donc souvent formée par rapport à ce qui nous est étranger, inhabituel, et ce qui bouscule notre esprit conservateur. L’une des forces motrices de l’histoire est, dans la vision de Maalouf, l’envie de triompher d’une blessure narcissique. Une fois qu’un groupe se sent humilié, il est possible que les agitateurs le persuadent qu’il doit se définir autour de cette humiliation. De cette façon, beaucoup d’autres appartenances du groupe sont supprimées, ce qui ouvre la voie à la violence.

Ce livre a été écrit avant que le monde ne change, mais le lire aujourd’hui est fascinant car il soutient qu’une politique de l’identité basée sur un sentiment de victimisation – qui réduit l’identité à une seule affiliation – facilite la création ‘d’identités qui tuent’. Maalouf pense qu’il n’est pas utile de se demander si une religion comme l’islam ou le christianisme est vraiment tolérante ou intolérante. Pendant une grande partie de son histoire, le christianisme était extrêmement intolérant et pendant sa période de suprématie politique et culturelle, l’Islam était remarquablement tolérant. La question qui concerne Maalouf est pourquoi l’Occident chrétien, qui a une tradition d’intolérance, a fondé des sociétés qui respectent la liberté d’expression, alors que le monde musulman, qui a une tradition de tolérance, est maintenant un bastion du fanatisme. Les musulmans attaquent l’Occident, pense Maalouf, parce qu’ils se sentent maltraités ou ridiculisés. Ce sentiment d’indignation est ensuite mélangé avec une interprétation particulière de l’Islam qui offre réparation et vengeance.

Dans les circonstances actuelles, Maalouf voit les citoyens arabes comme contraints de choisir entre les fondamentalistes islamiques et les dirigeants despotiques. Non seulement la mondialisation les pousse vers le premier en renforçant le besoin d’un sentiment d’identité locale, mais la religion musulmane offre une image alternative de la mondialisation qui ne reconnait pas l’autorité de la nation, la race ou la tribu. Le point principal de Maalouf est que, pour des raisons historiquement contingentes, les forces de la mondialisation ont été vécues comme occidentales, laïques et antimusulmanes. Cependant, malgré l’intérêt de Maalouf pour le monde musulman, sa pensée a aujourd’hui une application universaliste avec la mondialisation perçue également comme anti-peuples autochtones, anti-africains, anti-orientaux, etc. Ainsi, il s’agit avec la mondialisation de gagner deux choses essentielles. Premièrement, la conscience de notre universalité et unité de destin comme première instance en chacun, au lieu de destins cloisonnés au gré des appartenances. Deuxièmement, le respect de chaque particularité, dans une civilisation humaine qui s’épanouit par la diversité et les interactions, au lieu de l’uniformité.

Dans Les Identités meurtrières, Maalouf constate que les appartenances (religieuses, ethniques, langues, partis politique, classes sociales etc.), comme un puzzle, sont les éléments constitutifs de l’identité de chacun. L’ordre d’importance de ces appartenances varie dans le temps et parfois le religieux constitue le socle d’une identité et à d’autres moments la langue. De plus, l’entente cordiale dans un monde de plus en plus imbriqué et unidirectionnel est difficile voire impossible.

L’auteur propose dans le contexte d’un monde mondialisé et « dans cette civilisation commune qui est en train de naître, que chacun puisse y retrouver sa langue identitaire, et certains symboles de sa culture propre, que chacun, là encore, puisse s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, à ce qu’il voit émerger dans le monde qui l’entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé. Parallèlement, chacun devrait pouvoir inclure, dans ce qu’il estime son identité, une composante nouvelle… le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine » (Maalouf 1998, 188). Dans une autre partie de son livre, il espère une « identité qui serait perçue comme la somme de toutes nos appartenances, et au sein de laquelle l’appartenance à la communauté humaine prendrait de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir un jour l’appartenance principale, sans pour autant effacer nos multiples appartenances particulières » (Maalouf 1998, 115).

Les recommandations de Maalouf sont réfléchies, très optimistes et visent à un monde où règnent la religion et la spiritualité mais où ces moteurs ne sont plus attachés au besoin d’appartenir à un groupe. Maalouf pense que nous pouvons et devons trouver d’autres moyens de satisfaire le besoin d’identité. En tant qu’écrivain, il pense sans surprise en termes de langues et suggère que tout le monde devrait apprendre trois langues : la langue de l’identité, l’anglais et une autre langue librement choisie (Krouch-Guilhem 2007). Dans un tel monde, on ne pourrait pas facilement se passer de l’anglais, mais ce serait aussi un handicap de ne connaître que l’anglais. Son espoir est qu’en prenant certaines mesures pratiques, le monde dans son ensemble peut accomplir ce que les états ont du mal à accomplir : embrasser à la fois la diversité et l’unité. Cependant, cet idéal a des limites. Par exemple, les internationalistes semblent pour beaucoup avoir acquis intellectuellement les bons aspects de la mondialisation. On pourrait dire que la hiérarchie dans leurs appartenances et leur respect des autres appartenances est conforme aux souhaits de Maalouf. Et pourtant, ils sont souvent des complices passifs et inconscients des souffrances qu’ils provoquent par systèmes interposés au sein des plus désavantagés.

Pour conclure, je ne pense pas que Maalouf soit venu à bout de son interrogation initiale sur pourquoi les identités peuvent être meurtrières et destructrices. Mais cela ne nuit pas au livre car le genre n’est pas celui d’un argument complet mais plutôt d’une conversation. Quand on est en contact avec un interlocuteur réfléchi, humain et passionné, le sentiment qu’il a négligé tel ou tel point important fait partie du sentiment d’être dans une vraie conversation. Mais il semble important d’en souligner un particulièrement important : l’auteur aurait pu mieux distinguer entre appartenances et identités car ce sont les appartenances qui sont meurtrières.

 

Bibliographie

Maalouf, Amin. Les identités meurtrières, Grasset, 1998.

Krouch-Guilhem, Circé. ‘La dénonciation de la ‘conception tribaliste de l’identité’ : ‘L’humanité, tout en étant multiple, est d’abord une’.’ La Plume Francophone, 2007. Disponible sur : https://la-plume-francophone.com/2007/02/11/les-identites-meurtrieres-damin-maalouf/

-Elinor –

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